Jeudi dernier 27
novembre, j’avais l’honneur de recevoir, dans le studio de Radio
Courtoisie, mon ami le député Ahmed Djebbour.
Pour les gens de ma
génération, Ahmed Djebbour, député d’Alger
dans la première législature de la Ve République,
née à Alger en 1958, était le symbole vivant de la plus
grande France. A l’époque, dans l’hebdomadaire Rivarol, Pierre Dominique avait lancé
l’idée d’Alger, capitale de la France. Le bachaga Boualem,
vice-président de l’Assemblée nationale, montait
« sur le perchoir » quand il présidait les
débats, en grand habit de bachaga, sous les roulements des tambours de
la Garde républicaine. Non seulement nous n’avions aucune prévention
à l’encontre de nos compatriotes « français de
confession islamique », mais nous les regardions avec une affection
particulière. Tout ce qui venait d’eux, les paroles
chargées d’images, les attitudes ou les gestes empreints du charme
de l’Orient, les chants et les danses, nous apportaient une couleur
nouvelle, et, à l’instar de nos ancêtres, au premier rang
desquels les deux Napoléon, nous raffolions de cet Orient
français. « Le Prince-Président » comme
disait Djebbour, avait particulièrement leur faveur, car, par ses
senatus-consulte, il avait distingué ceux d’entre eux qui avaient
particulièrement bien servi la France, et commencé à
créer, ainsi, une « noblesse impériale » née
dans le bled.
Les temps ont bien
changé… Je l’ai senti en lisant les propos peu
enthousiastes, pour ne pas dire carrément hostiles, de certains
auditeurs, qui, comme disait le Maréchal, « ont la
mémoire courte ». Une hostilité de principe à
l’islam les aveuglait littéralement, même à
l’égard d’un homme qui, par onze fois, avait versé
son sang pour la France.
Et pourtant,
au-delà des circonstances passagères, comment ne pas voir les
permanences que nous devons cultiver. « Je ne me définis
pas comme musulman, disait Ahmed
Djebbour, car musulman signifie “celui qui craint Dieu”, et
à ce titre, tous ici, nous sommes des musulmans… Je suis un
“Français de confession islamique” ! » Et, à plusieurs reprises, il a
redit : « Je n’aime pas la formule “musulmans
fidèles à la France” non plus que celle de “musulmans
intégrés”. » « La France est ma patrie » : tel est le commencement de la
définition. Le socle du débat.
Son épouse, qui,
à ma demande, avait consenti à prendre la parole, raconta comment
elle avait été guérie d’une déperdition de la
vue, que ses médecins disaient inéluctable, lors d’un
pèlerinage à Lisieux, et comment aussi, alors qu’elle
n’arrivait pas à se remettre d’une atteinte de tuberculose,
elle avait repris des forces, à Lourdes. Depuis, Lourdes et Lisieux sont
les lieux privilégiés de voyage et de séjour, de ce couple
de « Français de confession islamique ». « Je
n’ai rien demandé, ni à Sainte Thérèse ni
à la Très Sainte Vierge Marie… parce qu’elles savent
tout. Je suis simplement venue et je me suis abandonnée à Elles… » Depuis, contrairement à de nombreux
« guéris de l’Evangile », elle est revenue,
pour rendre grâces, et, malgré sa pudeur, sur les ondes, elle a
témoigné, son mari l’approuvant avec chaleur et
émotion.
« Français
de confession islamique ! » Tout est là. Dans l’ordre
des mots qu’il faut garder et méditer. Pour un dialogue entre
personnes de confessions différentes, il importe d’avoir un
terrain de rencontre, des affections et des inimitiés communes, un lien.
La France est ce lien. Il n’est pas difficile d’entrevoir quelle est
la conclusion obligée, avec l’épreuve du temps et de la
persévérance, d’un dialogue né de cet amour commun.
Le grand Augustin Ibazizen, Kabyle de confession islamique devenu
écrivain français de confession chrétienne,
illuminé lui aussi, dès qu’il était enfant, par le
regard de Thérèse de Lisieux, est le témoin de ce
cheminement. Mais, quelle que soit la date de l’issue, pour chacun et
pour tous, ce chemin est le seul bon qui commence par la reconnaissance de
l’identité française.
Quand, à la fin
de cette rencontre, j’ai demandé à Ahmed Djebbour ce
qu’il envisageait comme avenir possible entre la France et
l’Algérie, plus largement entre la France et les pays de
l’Orient chrétien et islamique, il m’a répondu
très directement : « Cela dépend de qui gouverne la
France ! »
C’est d’abord chez nous, Français, qu’est la question,
et, plus précisément chez les catholiques de France.
Oserons-nous dire,
à l’instar de mon interlocuteur, « Je suis
français, de confession catholique » ? Non pas pour donner une
prééminence indue à une qualité française
qui serait distincte de la nature catholique, puisque, nous le savons, la
France, comme nation, est née du baptême du premier de ses rois.
Mais pour rappeler la réalité de l’incarnation temporelle
et historique de notre foi. Nous ne sommes pas des chrétiens de
n’importe où… mais du sol de France, de la tradition
française, « de l’âme
française », comme disait, à Reims, pour le
quinzième centenaire du baptême de Clovis, le pape
Jean-Paul II.
Thérèse
n’est pas née n’importe où, mais en Normandie,
province de France, et le Père Zambelli, recteur du sanctuaire de
Lourdes, a récemment rappelé aux pèlerins que Lourdes
n’est pas situé n’importe où, mais à Lourdes,
en terre de France. Notre Dame, pour donner à Bernadette son
identité que les autorités réclamaient – les
autorités font toujours des contrôles d’identité
– a employé l’un des parlers populaires du royaume de
France, la langue d’oc. Celui-là, et pas un autre. La langue des
bergers, des meuniers et des vignerons. La langue des artisans et des
filandières du vieux pays de France. Quand nos évêques
tiennent à Lourdes leur assemblée, se souviennent-ils
qu’ils sont les pasteurs, pour un temps donné, d’une
très vieille nation – trésor inestimable remis entre leurs
mains valant certainement plus de cinq, dix, ou vingt talents ? Qu’ils se
souviennent, qu’ils invitent leurs prêtres et leurs fidèles
à retrouver, reconnaître, réanimer et faire renaître
les richesses de cette histoire partagée, « tous les
trésors de l’âme française »… Et
comme j’ai vu briller les yeux dessillés de madame Djebbour quand
elle parlait de Thérèse et de la Belle Dame de Massabielle, nous
verrons briller les yeux et le sourire des « Français de
confession islamique », scandaleusement abandonnés à
ce que mon interlocuteur appelait « une abominable caricature de
l’islam », ou au néant d’une laïcité
en décomposition, alors qu’il y aurait tant à leur donner,
si nos autorités spirituelles et temporelles voulaient bien se souvenir
qu’elles sont nées, par la grâce de Dieu, françaises.
JACQUES TREMOLET DE VILLERS